Les oliviers millénaires : vers un patrimoine naturel national
Les oliviers millénaires : vers le concept de patrimoine naturel national et son inscription dans la Constitution
Conférence organisée par l'Association Musée Joossoor, le 28 mars 2022, à la Cité de la Culture de Tunis.
Texte de présentation de Moncef Bouchrara, 10 mars 2022. Crédit photos : الجازية الهمامي.
« Faut-il inscrire le patrimoine naturel dans la Constitution ? Pourquoi ? Comment l'envisager ? »

Crédit photo : الجازية الهمامي
Présentation de la conférence
L'Association Musée Joossoor est une association qui a pour but l'action et le changement culturels. Son objectif est de modifier le regard des Tunisiens sur leurs richesses immatérielles, et les manières de les valoriser. Musée Joossoor a déjà organisé plusieurs actions dans cette voie, dont une récente conférence sur le patrimoine immatériel.
Le 20 mars prochain, Musée Joossoor organisera à la Cité de la Culture à Tunis, d'abord une exposition photographique « Les oliviers millénaires » de l'artiste photographe Si Nejib Chouk. Et ensuite une conférence, pour promouvoir et mettre en valeur ainsi une richesse ignorée et maltraitée : les vieux oliviers. Il s'agit d'attirer l'attention sur la destruction régulière en Tunisie de ces arbres qui pourtant sont un témoin inestimable de l'histoire tunisienne. L'exposition est déjà en soi un véritable cri de révolte et un appel à regarder autrement et valoriser les oliviers millénaires en Tunisie. Mais la question qui se pose est : comment aller au-delà ? C'est le but de la conférence « Des oliviers millénaires au concept de patrimoine naturel national ».
Monumentaliser et patrimonialiser les oliviers millénaires
Le but de la conférence du 28 mars est de faire prendre conscience à l'opinion publique que les oliviers millénaires sont une partie et un symbole d'une richesse plus large encore : celle d'un patrimoine naturel national incomparable. Les ressources considérées et les efforts qui y sont consacrés depuis des décennies se sont limités aux ressources physiques : l'eau, l'air, etc. Ils ont beaucoup moins inclus d'autres richesses naturelles et historiques. En particulier un patrimoine naturel national qui devrait inclure aussi des espèces de la faune et de la flore, qui témoignent de l'existence de l'homme en Tunisie depuis des millénaires et racontent l'activité et la présence de dizaines de générations qui se sont succédé avant nous. Et ce patrimoine-là, nous sommes en train de le faire disparaître. Les oliviers millénaires, et plus largement le patrimoine naturel national, sont l'attestation de notre existence en tant qu'humains, autant si ce n'est plus, que la plupart des monuments bâtis dans ce pays.
Il est urgent par conséquent d'entrer dans une politique générale de sauvegarde et de valorisation de ce patrimoine naturel, par des actions de monumentalisation, de patrimonialisation et de muséalisation. Ce type d'actions publiques et privées contribuera à favoriser une création de valeur importante et constituera un nouveau capital économique : le capital naturel national.

Crédit photo : الجازية الهمامي
Le Plan Azouza
Le Plan Azouza propose une stratégie de valorisation des oliviers millénaires tunisiens à travers plusieurs axes. Dans le cadre de ce plan, une série d'actions désirables sont proposées et seront abordées dans cette conférence. Elles sont regroupées dans un plan d'action intitulé « Le Plan Azouza ». Il s'agit de répondre à ces questions.
D'abord celles concernant les oliviers millénaires :
- Les oliviers millénaires : quelle histoire ?
- Où se trouvent donc les oliviers millénaires en Tunisie ?
- Pourrait-on les dénombrer et les répertorier ? Comment ? Par quelles approches : télédétection, usage des algorithmes de l'intelligence artificielle ? Un projet universitaire sera proposé.
- Sommes-nous capables de dresser une carte de leur position partout dans le pays ? Cartographier les oliviers millénaires en Tunisie devient une urgence. Dresser une carte géographique de ces véritables monuments vivants est une action porteuse de plusieurs possibilités de valorisation symbolique et économique.
- Comment constituer un registre national des oliviers millénaires ? Une fois identifiés, dénombrés et cartographiés au fur et à mesure, quels oliviers millénaires pourraient faire l'objet d'un classement en statut de patrimoine historique, leur permettant protection légale, sauvegarde et pérennité ? Comment créer un label tunisien d'arbres monuments ?
- De quelles techniques de muséalisation les oliviers millénaires pourraient-ils être l'objet ? Soit à titre individuel (olivier Echraf près d'El Haouaria), soit en groupe sous forme de parc naturel, car il existe des lieux dans la République où, heureusement, il en existe encore un certain nombre (Elless près du Sers, etc.).
Un énorme potentiel de création de valeur ajoutée et de développement économique local pourrait être dégagé et favorisé par une néo-muséalisation des oliviers millénaires. Une carte incluant les oliviers millénaires muséalisés ou simplement signalés constituerait un capital supplémentaire en appui au développement de l'écotourisme et de l'oléotourisme en particulier. Depuis deux décennies, il existe un développement continu du mode de consommation de l'huile d'olive dans le monde et des valeurs qui le portent en Occident. D'autre part, on assiste à la multiplication de marques tunisiennes de producteurs d'huile d'olive de haute qualité. À l'instar du tourisme vinicole, il ne fait aucun doute qu'une forme d'oléotourisme de châteaux a des opportunités pour se développer en Tunisie. Le cas pionnier et historique des Moulins Mahjoub depuis plusieurs décennies en est l'ébauche. Les Moulins Mahjoub sont une des marques tunisiennes les plus célèbres dans le monde. Des dizaines de reportages diffusés par les plus grandes chaînes de télévision du monde l'ont fait connaître, malgré sa modeste dimension. Une carte nationale des « châteaux oléicoles » tunisiens, qui incorporerait les oliviers millénaires, ajouterait des destinations supplémentaires au tourisme tunisien et sans aucun doute à l'image du pays. Il s'ensuivrait aussi toute une industrie et un artisanat de produits dérivés. Les produits dérivés et secondaires constituent en effet une démarche complémentaire et nécessaire de toute stratégie de muséalisation. À part très peu d'ouvrages historiques de fond, ou la cage de Sidi Bou Saïd, il n'existe pas de valorisation systématique des monuments tunisiens à travers des produits dérivés. Voilà comment et pourquoi la monumentalisation et la patrimonialisation des oliviers millénaires, des « Azouzas », est devenue nécessaire et urgente, et pourquoi une telle stratégie aura des retombées économiques possibles et probables.
Comment sensibiliser les futures générations tunisiennes à l'importance des oliviers millénaires, en tant que monuments, et en tant qu'êtres vivants ?
Enfin, et c'est peut-être la plus féconde des approches : les oliviers millénaires pourraient-ils être le support de création artistique et culturelle modernes ? De façon plus étendue : par-delà la documentation historique ainsi que les études ethnologiques et anthropologiques sur les traditions et croyances anciennes attachées aux vieux oliviers en Tunisie, qui forment le cœur d'une approche marketing au service des oliviers millénaires, quelles autres approches artistiques, narratives et de design pourraient être mobilisées ? Comment marier la science et l'art pour étendre la sensibilité tunisienne et internationale aux oliviers millénaires tunisiens ? Un projet d'élaboration d'une « musique des arbres », utilisant les techniques modernes de la bioacoustique des plantes, sera exposé dans le cadre de cette conférence. Le but de ce projet est la création d'une œuvre symphonique des oliviers millénaires, qui serait jouée dans des sites prestigieux comme l'amphithéâtre d'El Jem et celui de Carthage.
Le Plan Azouza n'étant pas une utopie, s'il est réalisable, quels projets pour commencer à le concrétiser ?
Des oliviers millénaires au concept de patrimoine naturel national
Les oliviers millénaires pourraient-ils nous aider à faire émerger un autre regard de notre part sur la flore et la faune tunisiennes ? Apporter une importance nouvelle au vivant non humain qui nous entoure ? Monumentaliser et patrimonialiser les oliviers millénaires, c'est aussi décider d'en faire un premier pas vers le concept de patrimoine naturel national, dans une démarche exemplaire et reproductible pour d'autres richesses naturelles nationales de la faune et de la flore.
Dans une actualité pleine de menaces sur la sécurité alimentaire de la Nation, la sauvegarde du patrimoine naturel national en matière de plants et semences indigènes et locales peut-elle être aussi une démarche stratégique de sécurité alimentaire à moyen terme ? Une démarche de construction d'une plus grande autonomie alimentaire ?
Enfin, classer juridiquement les oliviers millénaires, ou des espèces génétiques locales, en tant que patrimoine national, ouvrirait-il des voies nouvelles pour leur sauvegarde et leur pérennité ? Et aussi leur valorisation par des efforts renouvelés des dernières avancées de la science ? Favoriserait-il d'autres activités d'enrichissement et de création de valeur ajoutée économique ?
Enfin, la question la plus importante : faut-il inscrire le patrimoine naturel dans la Constitution ? Pourquoi ? Comment l'envisager ?
— Moncef Bouchrara, 10 mars 2022